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Qu'est-ce que la méditation ?

La notion de méditation

Ce que l'Occident appelle « la méditation » est appelé dans l'enseignement du Bouddha, bhāvanā, « la culture mentale », « le développement mental ».

L'appellation « méditation » est trop restrictive dans la mesure où la méditation est en général définie comme une concentration de l'esprit sur un objet ou un sujet particulier ; elle l'est tout autant dans son sens religieux particulier, occidental, d'exercice spirituel préparatoire à la contemplation : en effet, bhāvanā inclut à la fois une concentration de plus en plus dénuée d'objet et le développement de la sagesse.

De même, si de nombreuses cultures connaissent et vénèrent des états altérés de la conscience, que l'on appelle transes ou extases, ces états sont diamétralement à l'opposé de ce qui est recherché dans la méditation : le bouddhisme ne vise pas à « sortir de soi » (ex-stase) mais tout au contraire à se tenir en soi (en-stase) ; il enseigne le contrôle de soi et la pleine conscience.

Les deux faces de la méditation

Les divers objets et méthodes de méditation exposés dans les écritures du bouddhisme Theravāda se répartissent entre deux systèmes complémentaires.

Le premier système est consacré au développement de la sérénité (samatha-bhāvanā), également appelé développement de la concentration (samādhi-bhāvanā).

Le mot samatha provient de la racine sam, « devenir calme ».

Le mot samādhi dérive du verbe préfixé sam-ā-dha, signifiant « rassembler », « recueillir » et définit donc une unification de l'esprit par la concentration. Le terme renvoie à un facteur mental précis à l'origine de la concentration, la capacité à fixer son esprit sur un unique objet : cittekaggatā, fort bien rendu en anglais par « one-pointedness ».

L'autre système est consacré au développement du discernement (vipassanā-bhāvanā). Le mot est composé de passanā, « l'observation » et du préfixe vi, marquant la différenciation, la distinction.

Ce système est également appelé développement de la sagesse (pañña-bhāvanā).

Samādhi

La pratique de samādhi vise le développement d'un esprit calme, concentré, unifié permettant d'expérimenter la paix intérieure et constituant une base pour la sagesse.

La tradition distingue trois niveaux de samādhi :

► la concentration préliminaire (parikamma-samādhi) résultant de l'effort du méditant pour concentrer son esprit sur l'objet de la méditation

► la concentration d'accès (upacāra-samādhi) marquée par l'affaiblissement des obstacles et l'apparition d'une réplique mentale de l'objet de la méditation (samādhi-nimitta)

► la concentration d'absorption (appaṇā-samādhi), complète immersion de l'esprit dans l'objet de méditation.

Upacāra est comparé par les commentateurs aux premiers pas d'un enfant ; appaṇā à un homme qui resterait debout jour et nuit. 1

La méditation de concentration n'est pas une exclusivité du bouddhisme ; elle peut donc être pratiquée avec succès par des disciples d'autres religions. Certains courants de la Voie des Therā s'appuient sur ce fait pour sous estimer, voire écarter la pratique de la concentration. D'autres courants, à l'inverse, par souci d'œcuménisme ou de prosélytisme, s'appuient sur ce fait pour enseigner la méditation sans faire référence au bouddhisme. Pourtant, si la méditation de concentration n'est pas spécifiquement bouddhiste, seul le bouddhisme lui donne un sens, une direction. Rappelons-nous que le Bouddha définissait le bouddhisme comme un Dhamma et un Vinaya : la méditation sans le Dhamma n'est plus bouddhiste ; en centrant leur activité en quasi-totalité sur la pratique de la méditation au détriment du contexte doctrinal qui lui donne un sens, les courants précités perdent donc en bouddhisme ce qu'ils gagnent en œcuménisme ; ils rejoignent en cela l'orientation contemporaine d'un rapprochement des religions, au prix de la réduction de chacune d'elle à un plus petit dénominateur commun : la vie morale et la compassion.

Vipassanā

La pratique de vipassanā vise la compréhension de la nature réelle des phénomènes 2 ; elle s'efforce de pénétrer directement les trois caractéristiques de tout ce qui est conditionné, l'impermanence, « l'absence d'essence » et la souffrance 3 ; elle prend pour objet la matière, les sensations, les perceptions, les formations mentales et la conscience (les cinq khandhā) :

Pour faire émerger la sagesse ou le discernement, le méditant doit apprendre à suspendre l'activité normale, constructive et synthétique de l'esprit, responsable du tissage des sensations immédiates en structures narratives cohérentes tournant autour des personnes, des entités et de leurs attributs. Au lieu de cela, le méditant doit adopter une position phénoménologique radicalement différente en prêtant pleinement attention à chaque événement successif de l'expérience exactement tel qu'il se présente dans sa pure immédiateté. Quand cette technique d' «attention nue» est appliquée avec assiduité, le monde familier de chaque perception se dissout en un courant dynamique de phénomènes impersonnels, des flashs de réalité apparaissant et disparaissant avec une incroyable rapidité. 4

La méditation de discernement est considérée comme une découverte du Bouddha et une caractéristique sans équivalent de son enseignement ; le but du bouddhiste est en effet de voir clairement « les choses telles qu'elles sont », c'est-à-dire impermanentes, « sans essence » et sources de souffrance ; en atteignant la pleine conscience de ce qu'est son corps, de ce que sont ses sensations et ses pensées, le disciple cessera de projeter son ego sur des phénomènes transitoires, apparaissant et disparaissant sans cesse, et par conséquent cessera de considérer ces phénomènes comme constituant son « âme » ou quoi que ce soit d'éternel, d'immuable et de désirable. Ce type de méditation est par conséquent le plus parfait antidote contre l'illusion qui alimente les renaissances sans fin et la souffrance qui en découle.

Les deux pratiques sont complémentaires

Les deux pratiques sont parfaitement compatibles, et même complémentaires :

- Réfléchir pour prendre et abattre est la caractéristique de la première, trancher est celle de la seconde.
- Comment cela ? Donne-moi une comparaison.
- Ô Roi, connais-tu les moissonneurs d'orge ?
- Oui, Vénérable.
- Comment s'y prennent-ils ?
- Ils rassemblent un faisceau d'orge dans la main gauche, prennent une faucille dans la main droite, et coupent l'un avec l'autre.
- De même, l'ascète zélé rassemble son esprit par la concentration, et par la sagesse il « tranche » les passions. C'est ainsi que réfléchir pour prendre et abattre est la caractéristique du développement de la concentration, tandis que trancher est celle du développement de la sagesse. 5

Malgré cette complémentarité, la plupart des courants du Theravāda y ont vu, et en ont fait, une alternative ; une telle opposition est pourtant absente des enseignements et n'apparaît explicitement que dans les Commentaires qui distinguent la « voie de la sérénité » (samatha-yāna) de la « voie du discernement » (vipassanā-yāna), « ceux qui font de la sérénité leur voie » (samatha-yānikā) de « ceux qui font du discernement leur voie » (vipassanā-yānikā).

L'histoire et la géographie de la tradition des Therā illustrent les fortes variations du degré d'intérêt porté à l'une ou l'autre de ces deux faces de la méditation ; la tradition thaïlandaise, par exemple, s'est fortement focalisée sur la méditation de concentration, sans doute en raison des expériences et capacités paranormales auxquelles elle donne accès ; à l'opposé, la tradition birmane a donné ses lettres de noblesse à la méditation vipassanā.

Les douze degrés de la méditation

Un ensemble de réalisations méditatives constitue le pivot des deux systèmes, ce sont les jhānā (skt. dhyānā).

Les quatre premiers jhānā sont des états de profonde unification mentale nés de la fixation de l'esprit sur un seul objet, une fixation d'une telle intensité qu'elle aboutit à une complète immersion dans le dit objet.

Au-delà de ces quatre jhānā apparaît un second ensemble de quatre états méditatifs plus élevés, produits par une concentration et une sérénité encore plus profondes. Ces réalisations sont le siège de « l'espace infini », de « la conscience infinie », du « néant », du « domaine sans perception ni absence de perception ». Dans les Commentaires, ces états sont appelés « les quatre jhānā immatériels », les quatre états précédents étant renommés « les quatre jhānā matériels ». Très souvent, les deux ensembles sont étiquetés comme « les huit jhānā », ou « les huit réalisations ».

Ces huit premières réalisations appartiennent à l'étape préliminaire du chemin bouddhiste : la méditation de concentration comme la méditation de discernement (et leur alliance), prenant pour objet le monde conditionné, ne peuvent en elles-mêmes conduire qu'à une forme de sagesse mondaine. Elles ouvrent néanmoins le chemin à une catégorie supérieure de réalisations, à la sagesse supra mondaine.

Les quatre jhānā réapparaissent au cours de l'ultime étape, directement associés à la sagesse libératrice : ils sont alors désignés comme les «jhānā supra mondains» (lokuttara jhānā). Il est fondamental pour la compréhension de ces jhānā-ci d'insister sur la distinction entre le «mondain» (lokiya) et le «supra mondain» (lokuttara) : le terme lokiya s'applique à tous les phénomènes appartenant au monde (loka), à la matière aussi bien qu'aux états subtils de la conscience, au mal autant qu'au bien, à la sensualité la plus grossière aussi bien qu'aux réalisations méditatives. Le terme lokuttara s'applique exclusivement à tout ce qui transcende le monde, ce que la tradition décompose en neuf états « supra mondains » : le nibbāna, les « quatre nobles chemins » menant au nibbāna (le chemin de l'entrée dans le courant, le chemin du retour unique, le chemin du non retour, le chemin de la libération) et les quatre fruits correspondants constituant chacun une forme d'expérimentation de la félicité du nibbāna.

Lokuttara : ce qui traverse le monde, ce qui transcende le monde, ce qui est, ayant surmonté et dépassé le monde 4.

La culture mentale constitue le cœur de la pratique bouddhiste ; pour ce seul motif, il est important que toute personne intéressée par le bouddhisme acquière une compréhension minimale de ce chemin, de ses étapes et de ses objectifs. L'idéal serait surtout de compléter cette première approche intellectuelle par une pratique effective de la méditation : bien des questions s'en trouveraient levées et bien des points en apparence complexes s'en trouveraient aisément éclairés.

Cf. les jhānā*

 

1VIS I/3/n°38 sq.
2Son texte fondateur, hautement vénéré et fréquemment récité, est le « Grand sutta de l'établissement de l'attention », le Mahāsatipaṭṭhāna-sutta (S/ DĪG II/9 – S/MAJ I/1/10).
3Milindapañha II/1/15/n°15
4Vénérable Nyanaponika Thera, Abhidhamma
5StudiesMilindapañha II/1/8/n°8
6Buddhaghosa, Aṭṭhasālinī.

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