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La notion de renaissance


La question des renaissances figure au centre des enseignements du Bouddha ; elle en constitue même la raison d'être.
Le Bouddha explique l'origine de sa propre quête par le douloureux constat de la souffrance engendrée par le « redevenir », l'obligation de renaître sans cesse multipliant à l'infini les occasions de connaître la douleur, la vieillesse et la mort :

Lorsque j'étais encore un bodhisatta, sans avoir encore atteint l'Eveil, j'eus cette pensée : « (…) étant né, on atteint la vieillesse et la mort ; on part et l'on renaît. Cependant, on ne connaît toujours pas de moyen pour s'évader de cette souffrance, de ce vieillissement et de cette mort. Oh, quand connaîtra-t-on un moyen pour s'évader de cette souffrance, de ce vieillissement et de cette mort ? »1

Le Bouddha et ses disciples poursuivent de ce fait un objectif clair : exprimé en termes positifs, atteindre la libération (vimutti) ; exprimé en termes négatifs, échapper au saṃsāra, c'est-à-dire au cycle infini des renaissances :

Le grand océan n'a qu'un goût : le goût du sel. De même, ce Dhammavinaya n'a qu'une saveur : la saveur de la libération.2
Que je cesse d'errer de naissance en naissance, qu'il n'y ait plus jamais de renaissance !3

La libération, but ultime de la quête bouddhiste, est résumée par la même formule à travers tous les suttā :

La connaissance se produit : « voici la libération ». Il reconnaît alors : « le fait de naître est anéanti ; la conduite pure est vécue ; ce qui devait être achevé est achevé ; plus rien ne demeure à accomplir ; il n'est plus de redevenir ».4

Et l'instrument de cette libération est bien la connaissance du Dhamma :

Le Bhagavā s'adressa ainsi aux bhikkhū : « c'est en raison de la non réalisation et de la non compréhension des quatre nobles vérités que cette longue route de naissances et de morts a été parcourue et supportée, par moi comme par vous. Quelles sont ces quatre nobles vérités ? Ce sont : la noble vérité de la souffrance, la noble vérité de l'origine de la souffrance, la noble vérité de la cessation de la souffrance et la noble vérité du chemin qui mène à la cessation de la souffrance. Mais maintenant, bhikkhū, que ces vérités ont été réalisées et comprises, le désir insatiable d'existence est coupé, ce qui mène aux re-naissances est détruit, il n'y aura plus de nouvelles naissances ». Ainsi s'exprima le Bhagavā.
Et le Bhagavā, le Maître, dit ensuite :
« Pour ne pas avoir vu les nobles vérités,
Il fut long le sentier de naissance en naissance.
Ces vérités connues,
La cause des re-naissances est supprimée,
La racine de la souffrance est arrachée ;
C'est ainsi que s'achève le cycle des naissances »
.5

Nous choisissons le terme général de « renaissances » pour rendre compte du phénomène auquel renvoie nombre de termes et notions bouddhistes.

Saṃsāra tout d'abord (littéralement « errance perpétuelle ») ou saṃsāra-cakka (« cycle de l'errance perpétuelle ») : le terme saṃsāra, issu du préfixe saṃ, « avec », « ensemble » et de la racine sār, « couler », évoque l'idée d'un flot, ou d'un flux perpétuel, celui qui emporte les êtres dans une succession de renaissances dont ils ne sont pas maîtres et où les entraîne leur soumission ignorante à des désirs qu'ils ne contrôlent pas.
Bhava (« devenir, conception, existence »), bhavā-bhava (« répétition des naissances »), bhava-cakka (« cycle des (re)naissances »), bhavogha (« flot du devenir »)
Nibbati (« renaissance après la mort »), abhi-nibbatti (« redevenir »)
Paṭi-sandhi (« ré-union »)
Upa-patti (« re-naissance ») et uppatti-bhava (« processus d'apparition, de (re)naissance »),
Vaṭṭa-cakka (« cycle des (re)naissances »)

Le terme de « renaissance » n'est pas idéal et véhicule quelques sources d'incompréhensions, mais c'est celui qui semble trahir le moins la doctrine bouddhiste.
Tous les autres termes, parce qu'ils ont en commun d'inclure l'existence de quelque chose d'essentiel et d'éternel passant d'un corps à l'autre, sont en contradiction absolue avec deux des trois caractéristiques* de la réalité selon le bouddhisme : l'absence d'âme (anattatā) et l'impermanence (aniccatā).

La renaissance dont parle le bouddhisme doit par conséquent être soigneusement distinguée des théories auxquelles renvoient les termes suivants.

La réincarnation
Etymologiquement, le mot renvoie à une nouvelle entrée de quelque chose dans la chair. Ce terme fut, sinon créé, du moins popularisé par Allan Kardec, le fondateur du spiritisme, dans les années 1860, afin de remplacer le terme de métempsycose, réservé aux «fausses conceptions» acceptant la possibilité d'une régression ; son succès fut tel qu'il prit progressivement, dans le langage commun, la place de tous les termes concurrents.
Dans l'optique du bouddhisme, ce mot est également trop réducteur puisqu'il méconnaît la réalité des multiples modes d'existence non charnels (le terme parfois utilisé de « transcorporation » est plus prudent dans la mesure où il ne prend pas parti sur la nature du corps en question).

La métempsycose
Etymologiquement, « la migration du psychisme ». Tel qu'employé par les philosophes grecs, comme Diodore de Sicile au Ier siècle avant notre ère, ce terme ne peut être véritablement compris que si l'on considère que l'antiquité retenait une constitution tripartite de l'être humain : un corps (sôma), un psychisme (psukhè) et un esprit (noûs) ; ce qui migrait de vie en vie n'était pas l'esprit, mais les éléments psychiques intermédiaires entre le corps et l'esprit. A l'époque moderne, le terme fut repris par la théosophie qui le préférait à celui de réincarnation, trop associé au spiritisme.
Dans le contexte intellectuel occidental du XIXe siècle, dominé par l'idée de progrès, les propagateurs spirites et théosophes des termes de « réincarnation » et de « métempsycose » diffusèrent l'idée que le cycle des renaissances était nécessairement progressif : « la nature, mue par Karma, ne régresse jamais, mais elle poursuit toujours sa progression sur le plan physique, c'est à dire qu'elle peut loger une âme humaine dans le corps d'un homme moralement dix fois inférieur à n'importe quel animal, sans toutefois renverser la hiérarchie de ses différents règnes ».6
Cette conception n'est pas partagée par le bouddhisme qui reconnaît la possibilité de renaissances dans des états inférieurs à celui d'être humain, pour la simple raison que le progrès comme la régression d'un être sont liés à la qualité et à la quantité de ses actes intentionnels (le kamma).

La métemsomatose
Ce mot d'origine grecque, attesté tardivement (à partir du IIIe siècle de notre ère), signifie littéralement « incorporations successives ».

La transmigration
Ce terme, désignant la migration d'une âme d'un corps dans l'autre, parce qu'il est très général, est aujourd'hui employé par certains auteurs qui souhaitent éviter les confusions et réductions véhiculées par les notions de « réincarnation » et de « métempsycose », en particulier l'idée de l'évolution continue d'une âme.
Cette notion est présente dans les textes bouddhistes sous la forme du verbe saṅkamati, mais pour être opposée à la renaissance, qui prend, elle, la forme du verbe paṭi-sandahati, « se réunir », « se re-joindre » : ce qui se produit dans la renaissance, ce n'est pas le déplacement d'une âme, échappée d'un corps, vers un autre réceptacle corporel, mais la constitution d'un nouvel ensemble psycho-physique influencé par les actes intentionnels passés d'un autre ensemble psycho-physique :
- Vénérable re-naît-on sans pour autant qu'il y ait transmigration ?
- Oui, ô Roi.
- Comment cela ? Donne-moi une comparaison.
- Imagine qu'un homme allume une lampe à l'aide d'une autre lampe : est-ce que l'une a transmigré dans l'autre ?
- Non, Vénérable.
- De même renaît-on sans pour autant transmigrer.7

La palingénésie
Signifiant « naissance à nouveau », le terme est dérivé du verbe grec utilisé par Platon puis par les stoïciens ; il fut brièvement ressuscité par quelques auteurs du XIXe siècle.

La résurrection
Une théorie purement chrétienne, qui « déclare que le même corps, comme il était auparavant, composé des mêmes atomes, se reforme autour de l'âme »8 , c'est-à-dire que « [tous ressuscitent] avec leur propre corps, celui qu'ils ont maintenant »9 . Cet article de foi est opposé par l'Eglise aux théories antiques dans la mesure où il serait « beaucoup plus honorable de croire que les âmes retournent une fois pour toutes dans leur propre corps au moment de la résurrection plutôt que de revenir maintes fois dans différents corps » .
Cette croyance-là est sans aucun rapport avec le bouddhisme qui soutient l'impermanence du corps comme celle de l'esprit et dont le but n'est pas de préparer les êtres humains à une recomposition matérielle parfaite lors d'une hypothétique fin des temps mais de permettre à chacun d'échapper définitivement au cycle des renaissances ; son emploi par certains auteurs pour parler du bouddhisme relève, au mieux, d'un volontarisme œcuméniste s'appuyant sur une (in)compréhension réductrice des deux doctrines.

 

1Nagara-sutta (S/SAṂ II/1/7/5/n°65)
2Uposatha-sutta (S/KHU III/5/5/n°45)
3Aḍḍhakāsitherī-gāthā (S/KHU IX/2/4/n°26)
4La formule est reprise sous cette même forme 8 fois dans le Dīgha-nikāya, 44 fois dans le Majjhima-nikāya, 108 fois dans le Saṃyutta-nikāya, 35 fois dans l'Aṅguttara-nikāya et 6 fois dans le Khuddaka-nikāya.
5Mahāparinibbāna-sutta (S/DĪG II/3/n°155)Helena Petrovna Blavatsky
6Milindapañha II/5/5/n°5
7Saint Grégoire de Nazianze (329-389)
8IVe concile du Latran

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